
Delagard incarne l’appétit de l’avenir et Lawler la nostalgie du passé. Nostalgie qui imprègne toute l’œuvre de Silverberg et dont l’itinéraire dramatique de presque tous les personnages parvient non sans souffrances à les dégager. Le maître mot de leur destin est le renoncement. Ainsi, le héros télépathe de L’Oreille interne doit pour entrer enfin dans la vie accepter l’évanouissement de son pouvoir. Le prévisionniste du Maître du hasard doit admettre le déterminisme absolu du réel pour trouver la liberté. Les primates intelligents de La Fin de l’hiver et de La Reine du printemps doivent abandonner le mythe de leurs origines humaines pour accéder à leur vérité. Et ainsi de suite.
Ce combat entre la nostalgie et l’appel du futur est peut-être rare dans la littérature de science-fiction, surtout américaine, tout orientée vers le changement que ce soit pour le célébrer ou le stigmatiser. De ce point de vue, l’œuvre de Robert Silverberg, imprégnée profondément de culture et d’histoire, est la plus européenne de toute la science-fiction américaine. Elle témoigne toujours de la difficulté d’un passage. Il faut abandonner le vieux monde pour atteindre enfin le nouveau.
