Robert Silverberg

La face des eaux

PRÉFACE

Robert Silverberg aime la mer, surtout quand elle est d’encre. Bien qu’il ne soit pas, à ma connaissance, un navigateur émérite, il lui confère un rôle important dans plusieurs de ses romans. Le Seigneur des ténèbres, un de ses plus beaux livres

Partout ailleurs, la mer vient border des terres, ce qui signifie qu’elle est un au-delà. Parce qu’il est une sorte de sceptique mystique, Silverberg aime côtoyer ces lisières qui disent à la fois : « Tu n’iras pas plus loin, au moins pour l’instant », et « Ici commence le possible, l’inattendu au-delà du connu. » Dans l’océan de l’espace, chaque planète est de même un cap avant de devenir, une fois cet océan franchi, une île. Dans un autre roman, Les Royaumes du mur, Silverberg lance ses héros à l’assaut de la plus grande des montagnes, afin qu’ils atteignent les limites de l’atmosphère, cet océan vertical, et découvrent enfin les étoiles. La montagne et la mer cessent ici de s’opposer pour devenir la même interface de l’inconnu. À l’issue de chacun de ces voyages d’exploration, le mystère percé n’est jamais celui qu’on attendait. La démystification, ou bien la démythification, ouvre la porte à des énigmes plus grandes, en un sens plus sérieuses, que celles rêvées par des ignorants inspirés ou raisonneurs. La morale en serait qu’on ne sait jamais mais qu’on peut toujours apprendre.

Cet intérêt (le terme de fascination serait trop fort) pour la mer vient sans doute en partie de l’admiration que professe Silverberg pour un des plus grands écrivains de langue anglaise, Joseph Conrad. Dans Les Profondeurs de la terre il rend un hommage explicite à l’une des plus célèbres nouvelles du marin polonais, Au cœur des ténèbres. Mais c’est peut-être La Face des Eaux qui est son roman le plus conradien en ce sens que s’y entrechoquent avec violence les incertitudes des flots et celles de cœurs humains.



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